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Hockey sur glace - Ligue Magnus
BUDGET : LA TENTATION DU « COUP DE BLUFF »
 
Depuis plus de quarante ans Tristan Alric a été l’acteur et le témoin privilégié de l’évolution du hockey sur glace en France. D’abord comme joueur puis comme arbitre. Ensuite, en devenant le journaliste spécialiste du hockey sur glace dans le quotidien sportif L’Equipe pendant plus de vingt ans. Auteur de nombreux livres et d’une récente encyclopédie qui font référence, Tristan Alric a marqué également l’histoire du hockey français en étant le créateur de la Coupe Magnus et des divers trophées individuels. Avec un tel parcours, il est donc bien placé pour avoir une analyse pertinente sur notre sport favori. Le site Hockey Hebdo est donc heureux de lui permettre de s’exprimer régulièrement dans cette rubrique.
 
Média Sports Loisirs, Hockey Hebdo Tristan Alric le 20/11/2020 à 11:15
Tribune N°19

 
- BUDGET : LA TENTATION DU « COUP DE BLUFF » -

Une bonne gestion d’un club de hockey sur glace ne peut pas être à court terme et sans se projeter dans l’avenir. Un dirigeant responsable doit faire preuve au contraire d’anticipation et d’une grande rigueur financière. Fort heureusement, la plupart des présidents de clubs actuellement en fonction en France sont beaucoup moins « aventureux » que certains de leurs prédécesseurs. On est passé indéniablement du grand amateurisme à un management un peu plus professionnel. Il faut dire que depuis la création de la CNSCG (Commission Nationale de Suivi et de Contrôle de Gestion fédérale) cette dernière veille au grain et se montre beaucoup plus exigeante.
 
Photo hockey Ligue Magnus - Ligue Magnus - BUDGET : LA TENTATION DU « COUP DE BLUFF »

Toutefois, il faut rester très vigilant car, si l’hécatombe à laquelle nous avons assisté il y a quelques années s’est interrompue après des faillites en série notamment de plusieurs grands clubs de l’élite,  les trois rechutes que l’on a observé récemment dans la Ligue Magnus (non-validation ou mise en liquidation judiciaire), de Dijon en 2017, d’Epinal en 2018 puis de Lyon en 2019, prouvent que le danger existe toujours lorsqu’on tente un pari risqué sur le plan financier. D’autant qu’il y avait déjà eu un nouveau signal d’alerte sérieux en 2005 avec les rétrogradations simultanées des deux clubs finalistes de la Ligue Magnus, à savoir Mulhouse (sacré champion) et Tours qui fut son dauphin après ses deux défaites en finale 2-6 et 0-3.
 
Pour illustrer ce problème de gestion aventureuse, je vais rappeler un épisode très éloquent qui s’est produit il y a une vingtaine d’années. En effet, au mois de juin 1998, Joël Labatut, le président des Dogues de Bordeaux (devenus les Boxers aujourd’hui), annonça sa démission lors de l’assemblée générale de son club à cause d’un passif important qui s’élevait à 412 000 euros actuels. Les dirigeants du hockey français de l’époque auraient dû se rendre compte immédiatement que l’équipe professionnelle de la Gironde était de toute évidence condamnée et qu’il fallait exiger que ce club endetté arrête immédiatement les frais. D’autant que le président bordelais démissionnaire connaissait bien l’étendue du problème puisqu’il était le directeur d’une banque !
 
Mais la passivité de l’ancienne fédération de tutelle (FFSG) permit à son successeur, Pascal Ducos, d’engager à nouveau l’équipe senior girondine dès la saison suivante dans le championnat de la « Ligue Elite » (Ligue Magnus aujourd’hui). Or, ce dernier présenta pourtant un budget totalement virtuel ! En effet, ce président éphémère tenta de toute évidence un coup de poker très hasardeux en affirmant, sans en avoir obtenu la garantie formelle, qu’il allait encaisser prochainement, selon ses dires, « une subvention municipale très importante », ce qui ne fut malheureusement pas le cas....
 
Etant chargé du hockey sur glace dans le journal L’Equipe, j’étais très dubitatif concernant cette présentation à mes yeux un peu trop optimiste de la situation. Du coup, j’ai contacté le nouveau président du club de Bordeaux pour avoir des explications. Mais à la suite de cette conversation téléphonique peu convaincante, j’ai demandé la confirmation à Jean-Marc Gauzere, le chargé des sports de la mairie de Bordeaux afin de savoir la vérité sur cette fameuse promesse. A ma grande stupéfaction, l’adjoint du maire (Alain Juppé) me déclara d’un ton ferme qu’il n’était absolument pas question que la municipalité verse une aide aussi conséquente au club de hockey vu sa situation financière alarmante.  Il ajouta : « l’équipe de hockey qui joue dans la Ligue Elite doit être mise impérativement entre parenthèses. »
 
Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est cette interview, publiée le lendemain dans le quotidien sportif national, qui permit de démentir les propos rassurants du président et ouvrit enfin les yeux des responsables de la fédération qui semblèrent découvrir la supercherie ! Du coup, alors que ses hockeyeurs venaient de disputer déjà huit matches du championnat (sept défaites et un nul), le dirigeant bordelais fut obligé de reconnaître qu’il avait tenté un coup de bluff. Dès lors, il n’eut pas d’autre solution que de retirer immédiatement son équipe professionnelle en pleine compétition ! Ce forfait entraîna logiquement l’annulation de tous les résultats obtenus par les Dogues de Bordeaux et l’établissement d’un nouveau classement…
 
Si je raconte cette histoire édifiante concernant un club qui semble s’être enfin délesté de ses errements  financiers pour adopter une gestion plus responsable, c’est que certains présidents de clubs (ils sont une minorité) n’hésitent pas encore aujourd’hui à prendre parfois leurs désirs pour des réalités. Pour des raisons uniquement d’ego démesuré et d’aveuglement, ils engagent leurs équipes en championnat de France sans être certains de pouvoir les financer jusqu’au terme de la compétition. Les forfaits encore récents en Ligue Magnus que j’ai déjà mentionné de Dijon, Epinal et Lyon sont la preuve que les clubs professionnels ont besoin d’être dirigés par des gestionnaires compétents, rigoureux et prudents. C’est la même chose d’ailleurs pour toutes les autres divisions.
 
Bien sûr, on ne peut pas reprocher à un président d’être très ambitieux pour son équipe senior. C’est même son devoir ! Mais en restant raisonnable sans tenter un coup de poker menteur. Spéculer sur d’hypothétiques rentrées d’argent pour arriver à ses fins, en mettant notamment les élus locaux devant le fait accompli, en pariant aussi sur un sponsoring aléatoire et en espérant la clémence illusoire de la CNSCG, est une faute impardonnable. Car n’oublions pas qu’au final les principales victimes d’un coup de bluff financier provoquant la chute d’un club, ce sont ses licenciés. Sans parler des dommages collatéraux qu’il occasionne.
 
Je rappelle que lors de cette même saison 1997-1998 au début de laquelle Bordeaux fut contraint de se retirer, le club de Grenoble fut mis également en redressement judiciaire. Jean-Jacques Bellet, le président des Brûleurs de Loups, prévint alors le célèbre défenseur international Jean-Philippe Lemoine qu’il était dans l’impossibilité de payer son salaire. Du coup, le capitaine de l’équipe de France se retrouva dans une situation inédite puisqu’il fut mis au chômage forcé et dut jouer à Grenoble comme simple amateur avec son équipe ! Malheureusement, à la fin de la saison, malgré cette économie, le club de l’Isère continua à avoir des problèmes de trésorerie. Privée de ressources, le club de Grenoble fut donc obligé de repartir du plus bas échelon du hockey français en Division 3. Toutefois, le purgatoire fut de courte durée pour les « Brûleurs de Loups » puisqu’il ne dura qu’une seule année. Le temps pour les Grenoblois de remporter sans problème le modeste titre de la Division 3 après un parcours très impressionnant de 17 victoires, un match nul et aucune défaite ! Sans oublier des scores fleuves mémorables contre Roanne (36-1 et 29-1) ou contre Albertville (29-0). A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire…
 
Bref, avec la période très difficile que nous vivons actuellement, à cause de la pandémie mondiale du Covid 19 et les restrictions très dures qu’elle impose, il faut tirer les leçons du passé et ne pas s’aventurer dans des gestions financières hasardeuses. A ce propos, je rappelle qu’en 1989 Thierry Lacarrière, l’ancien président des Français Volants de Paris, a eu un comportement qui mérite d’être salué lorsque le club de la capitale parvint enfin à remporter le titre de champion de France en Ligue Magnus. En effet, le président des « Volants » aurait pu s’enivrer après ce succès tant attendu et feindre d’ignorer que sa trésorerie était dans le rouge. Mais il préféra arrêter les frais plutôt que de déposer le bilan comme c’était devenu une mode dans presque tous les autres clubs du championnat élite.
 
A l’époque Thierry Lacarrière déclara : « C’est une question d’honneur et d’amour propre. Je préfère saborder mon équipe avant qu’il soit trop tard plutôt que d’aller vers un inévitable dépôt de bilan et de demander ensuite à la ville de Paris d’éponger nos dettes. Sans oublier tous nos prestataires que nous mettrions sur la paille. Le club des Français Volants, créé par mon père, il y a 50 ans, a une trop grande histoire pour utiliser de tels procédés et finir aussi lamentablement. J’attendrais donc des jours meilleurs. »
 
Aujourd’hui, 30 ans après leur dernier sacre en élite, les Français Volants attendent encore une nouvelle occasion de retrouver leur standing passé en jouant dans le championnat de la Division 2. J’ajoute deux autres exemples plus récents qui méritent également d’être cités. Ceux des clubs de Villard-de-Lans et de Brest qui ont demandé leurs départs volontaires de la Ligue Magnus, respectivement en 2014 et en 2016, car ils ont préféré avec sagesse une rétrogradation en division inférieure pour ne pas compromettre leur équilibre financier. Je rappelle que le club de Brest s’était déjà sabordé volontairement vingt ans plus tôt, suite à la décision du président Briec Bounoure, après avoir remporté deux titres consécutifs de champion de France.
 
En effet, un président de club ne doit pas succomber à la tentation de faire un coup de bluff comme un joueur de poker, mais être le garant d’un budget dont on lui a donné la gestion en toute confiance. Il faut avoir du respect pour les nombreux bénévoles qui se dévouent et ne comptent pas leurs heures de présence pour faire vivre au quotidien notre sport favori. Sans oublier la situation des joueurs dont c’est le gagne-pain. Ces derniers ne doivent pas être de simples jetons lancés sur un tapis de casino en croisant les doigts pour que la chance sourit.
 
Vous allez dire sans doute que j’enfonce des portes ouvertes. Malheureusement, je pense qu’il est nécessaire de rappeler cette exigence élémentaire à certains. Car il existe deux ou trois clubs (toutes divisions confondues) dans lesquels leurs présidents ont encore visiblement la tentation de jouer aux apprentis sorciers. Ma conviction a été récemment corroborée par le président Luc Tardif lui-même puisqu’il a déclaré dans une interview : « Globalement les clubs se comportent bien même s’il y en a toujours qui ne peuvent pas s’empêcher… » Il n’a pas fini sa phrase, mais on devine ce qu’il voulait dire.

 

 
 
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